Que se passe-t-il lorsque la sécurité d’une blockchain n’est plus fondée sur du capital inactif et verrouillé, mais directement assurée par la liquidité activement déployée dans les échanges décentralisés et les protocoles de prêt ?
Berachain répond à cette question avec le Proof of Liquidity (PoL). Les réseaux traditionnels en Proof of Stake (PoS) exigent des validateurs qu’ils immobilisent d’importantes quantités de jetons pour sécuriser le réseau. Ces actifs mis en staking restent inactifs, incapables de participer à toute activité économique on-chain pendant la période de verrouillage. Sur Ethereum, plus de 45 milliards de dollars d’ETH sont stakés dans des nœuds validateurs, sécurisant le réseau mais sans contribuer à l’écosystème DeFi. Berachain adopte une approche radicalement différente : les validateurs ne se contentent pas de staker des jetons ; ils utilisent des reçus de pools de liquidité comme collatéral, garantissant que chaque dollar sécurise le réseau tout en demeurant actif sur les marchés de trading, de prêt et de produits dérivés.
Ce concept a refait surface début 2026. À cette période, le TVL du mainnet de Berachain est remonté à 3,2 milliards de dollars sous le mécanisme PoL, tandis que la capitalisation du jeton BERA chutait autour de 100 millions de dollars. La divergence marquée entre ces deux indicateurs a généré une anomalie rarement observée sur d’autres chaînes publiques. Était-ce le signe d’un mécanisme défaillant, ou le marché n’avait-il simplement pas encore valorisé correctement le modèle de consensus innovant du PoL ?
Le cœur du PoL : comment la liquidité remplace le staking comme source de sécurité
Structure à trois rôles : le jeu dynamique entre validateurs, protocoles et fournisseurs de liquidité
Le PoL n’est pas une amélioration incrémentale du PoS : il s’agit d’une restructuration fondamentale des rôles des participants. Le système introduit trois acteurs interdépendants : les validateurs qui produisent les blocs, les protocoles qui se disputent les émissions de jetons de gouvernance pour inciter la liquidité, et les fournisseurs de liquidité qui injectent des actifs afin d’obtenir des rendements et des droits de gouvernance. Ensemble, ils forment une structure dynamique fondée sur la théorie des jeux.
Les validateurs ne se contentent plus de tenir le registre ; ils deviennent des nœuds centraux pour l’allocation de liquidité. Ils utilisent les BGT délégués par les utilisateurs pour voter sur les coffres de récompenses qui recevront la prochaine série d’émissions de jetons, transformant ainsi la sécurité du réseau en un outil d’orientation de la liquidité. Les protocoles doivent inciter les validateurs (avec des stablecoins ou des jetons natifs) à concourir pour les quotas d’émission de BGT, créant un marché concurrentiel centré sur la liquidité. Les fournisseurs de liquidité, en soutenant ces protocoles, perçoivent non seulement les rendements classiques des LP, mais également des récompenses BGT supplémentaires, permettant au capital d’être utilisé simultanément pour la sécurité et l’application.
L’élément clé réside dans le déplacement des incitations du consensus : on passe de « récompenser la fidélité des validateurs » à « récompenser l’efficacité d’allocation des ressources des validateurs ». Un validateur performant ne se contente pas de produire des blocs : il identifie avec précision les protocoles générant le plus de valeur économique et dirige les émissions de BGT vers ceux qui ont besoin de liquidité.
Modèle à trois jetons : séparation fonctionnelle et conception du jeu
Le fonctionnement du PoL repose sur le choix central de Berachain : la séparation fonctionnelle via un modèle à trois jetons.
BERA est le jeton de gaz du réseau, utilisé pour les frais de transaction et comme collatéral exigé des validateurs pour produire des blocs. C’est le seul jeton utilitaire librement échangeable sur les marchés secondaires, servant d’interface de valeur entre le système et les marchés externes. L’offre initiale de BERA est de 500 millions, avec 16,8 % pour les contributeurs principaux (environ 84 millions), 34,3 % pour les investisseurs (environ 171,5 millions) et une allocation communautaire de 48,9 % (environ 244,5 millions).
BGT est l’actif central du système. Il est non transférable, ne peut pas être acheté sur les marchés, et ne s’obtient qu’en fournissant de la liquidité à des coffres de récompenses autorisés. Les détenteurs de BGT disposent de droits de gouvernance, votant pour déterminer quels protocoles recevront des quotas d’émission de jetons. La conception essentielle est une valve à sens unique : le BGT peut être brûlé à raison de 1 : 1 pour obtenir du BERA, mais le processus est irréversible. Ce canal à sens unique crée un effet « patate chaude » : les détenteurs de BGT doivent arbitrer entre obtenir des droits de gouvernance et des récompenses d’émission continues, ou brûler leurs BGT pour obtenir de la liquidité de sortie. Dans la plupart des conditions de marché, le BGT s’échange avec une prime par rapport au BERA, incitant les détenteurs rationnels à conserver leurs BGT plutôt que de les brûler.
HONEY est le stablecoin surcollatéralisé de l’écosystème, offrant une unité de compte stable pour le trading, le prêt et les produits dérivés. Début 2026, la quantité en circulation de HONEY dépassait les 100 millions de dollars, entrant dans la catégorie des stablecoins à grande échelle.
La séparation fonctionnelle des trois jetons résout une contradiction classique des réseaux à jeton unique : les droits de gouvernance et de paiement du gaz sont liés au même actif, créant des conflits entre la participation active à la gouvernance et les besoins de liquidité. La solution de Berachain consiste à dissocier entièrement le gaz et la gouvernance, permettant aux fournisseurs de liquidité actifs d’obtenir des droits de gouvernance sans sacrifier l’efficacité du capital.
Construction de la boucle flywheel
Le moteur économique du PoL fonctionne comme une boucle flywheel fermée : les utilisateurs fournissent de la liquidité aux DEX et aux protocoles de prêt, reçoivent des jetons LP et les déposent dans des coffres de récompenses autorisés pour gagner du BGT. Les détenteurs de BGT délèguent ensuite leurs jetons aux validateurs, qui, avec davantage de BGT délégués, disposent d’un pouvoir accru d’allocation des récompenses de bloc. Les validateurs orientent les émissions de BGT vers les protocoles offrant les meilleurs rendements. Les protocoles, après avoir reçu des incitations à la liquidité, proposent une meilleure profondeur de marché et des conditions de prêt améliorées, attirant davantage d’utilisateurs dans l’écosystème. Chaque cycle renforce la profondeur de la liquidité on-chain.
La force essentielle de la boucle flywheel réside dans le fait que « sécuriser le réseau » et « participer à l’activité économique DeFi » ne sont plus exclusifs : ce sont deux facettes d’une même action. L’allocation des récompenses de bloc par les validateurs est directement liée à la qualité des protocoles DeFi, créant un mécanisme d’allocation des ressources guidé par le marché.
Données & structure : trajectoire de performance du PoL en pratique
Croissance et contraction on-chain
Le mainnet de Berachain a officiellement été lancé le 6 février 2025, accompagné de son événement de génération de jetons, avec BERA listé sur plusieurs plateformes centralisées. Au début, grâce à la campagne de pré-dépôt Boyco, le TVL a atteint un sommet. Fin 2025, le TVL du réseau est monté à environ 3,28 milliards de dollars, devenant brièvement la sixième blockchain DeFi en termes de taille.
Cependant, ce sommet n’a pas duré. Le TVL a ensuite chuté, atteignant un plancher autour de 180 millions de dollars : une baisse de 94 % par rapport au pic. Les revenus quotidiens on-chain sont tombés à quelques dizaines de dollars lors du creux, suscitant de nombreux doutes sur la viabilité du PoL.
En 2026, la courbe des données a de nouveau changé. Le TVL de l’écosystème est remonté sous PoL, atteignant environ 3,2 milliards de dollars, tandis que la capitalisation de BERA tombait autour de 100 millions de dollars. Le contraste marqué entre ces chiffres est devenu le centre des débats sur le marché. Au 22 mai 2026, les données de marché de Gate indiquaient un prix de BERA à 0,3985 $, pour une capitalisation d’environ 42,83 millions de dollars. Sur les 7 derniers jours, le prix a augmenté de 8,11 % ; sur les 90 derniers jours, il a baissé de 30,75 % ; et sur l’année écoulée, il a chuté de 87,78 %, reflétant une pression de vente persistante issue des accumulations antérieures.
Comparatif des principaux indicateurs
| Indicateur | Lancement mainnet (février 2025) | Point bas (fin 2025) | Reprise T1 2026 | Actuel (mai 2026) |
|---|---|---|---|---|
| TVL | Phase initiale (pré-dépôt Boyco ~2,2 Mds $) | ~180 M $ | ~3,2 Mds $ | ~250 M $ (portion soutenue par PoL) |
| Prix BERA | ~2,70 $ | ~0,25–0,50 $ | Rebond court à ~0,90 $ | 0,3985 $ |
| Taux d’émission annuel BGT | 8 % | 8 % | Réduit à 5 % | 5 % |
| BERA staké via PoL | — | — | Plus de 25 M | Plus de 25 M |
| Récompenses PoL allouées | — | — | Plus de 30 M $ | — |
| Stablecoins on-chain totaux | — | ~153,5 M $ | Plus de 100 M $ (HONEY) | — |
Sources des données : Les chiffres TVL proviennent de DefiLlama et des rapports publics de l’écosystème ; les données de prix du marché Gate (au 22 mai 2026) ; les taux d’émission BGT de la documentation officielle du protocole.
Impact dual du mécanisme de pré-dépôt Boyco
Boyco était une campagne de pré-dépôt incitative lancée avant le mainnet de Berachain, attirant 2,2 à 2,3 milliards de dollars de liquidité avant le lancement du réseau. Ce mécanisme visait à résoudre le « cold start problem » de la DeFi : garantir que les applications décentralisées disposent d’une liquidité suffisante dès le premier jour.
Cependant, Boyco a aussi introduit une tension structurelle. De grandes quantités de capital pré-déposé ont rapidement basculé des incitations BERA vers des stratégies de rendement BGT après le lancement du mainnet, avec une partie du capital sortant après la fin de la campagne. La baisse du TVL qui s’en est suivie indique que la liquidité restante était particulièrement stable et productive.
Analyse du sentiment de marché : récits divergents autour du PoL
Les perceptions du marché concernant Berachain et le PoL sont fortement polarisées, révélant que le PoL, en tant que mécanisme de consensus novateur, n’a pas encore trouvé sa valorisation d’équilibre.
La liquidité comme sécurité : un changement de paradigme dans l’économie du consensus
Les partisans du PoL soutiennent que ce mécanisme résout l’inefficacité fondamentale des chaînes PoS. Sur les réseaux PoS classiques, le capital staké est inactif, et les récompenses de staking ne servent qu’à compenser le coût d’opportunité du verrouillage. Dans le modèle PoL, le même capital sécurise le réseau tout en fournissant de la liquidité, améliorant structurellement l’efficacité du capital. Le mécanisme de rendement réel introduit dans PoL v2 — où 33 % des incitations protocolaires sont automatiquement converties en WBERA et redistribuées aux stakers BERA — renforce ce récit, transformant le BERA d’un simple jeton de coût opérationnel en un reçu de rendement on-chain.
La croissance par incitation est-elle durable ?
Les critiques soulignent que les pics de TVL de Berachain reposent fortement sur les incitations de jetons : lorsque celles-ci diminuent, la liquidité peut rapidement quitter le réseau. La forte chute du TVL en 2025 est leur argument central. La boucle flywheel du PoL montre un effet de rétroaction positif puissant lors de la phase d’expansion, mais le risque de spirale négative est réel : si les prix des jetons continuent de baisser et que les rendements de staking diminuent, la liquidité pourrait accélérer sa sortie, érodant davantage la valeur de gouvernance du BGT et générant une spirale descendante.
Questions d’équité dans la distribution des jetons
La tokenomics de Berachain a suscité un débat continu au sein de la communauté. Selon la documentation officielle, l’offre initiale de BERA est de 500 millions, avec 34,3 % pour les investisseurs (environ 171,5 millions), 16,8 % pour les contributeurs principaux et 48,9 % pour la communauté (dont 15,8 % pour les airdrops). La part relativement élevée pour les investisseurs privés, combinée à une distribution limitée aux particuliers via airdrop et une faible circulation/FDV élevée, soulève des inquiétudes quant à la manipulation des prix et à la pression de vente persistante.
La clause remboursable de Nova Digital comme signal structurel
Le 6 février 2026, la clause remboursable de 25 millions de dollars détenue par le fonds Nova Digital de Brevan Howard a expiré. Cette clause permettait au fonds de demander un remboursement total dans l’année suivant l’événement de génération de jetons si les rendements étaient jugés insuffisants. Son expiration a été perçue comme la suppression d’une pression structurelle à la vente. Le choix de Nova Digital de ne pas exercer le remboursement a été interprété par certains acteurs du marché comme un signe de confiance institutionnelle dans la valeur à long terme de Berachain.
Intérêt institutionnel croissant
L’année 2026 a vu des signaux institutionnels positifs pour Berachain. Greenlane Holdings, coté au Nasdaq, a annoncé que BERA serait l’actif central de sa stratégie de trésorerie numérique. Fin mars 2026, l’entreprise détenait environ 77,7 millions de BERA — soit près de 32 % de l’offre en circulation — et a staké la majeure partie de ses avoirs via PoL. Cette approche rappelle la stratégie de réserve Bitcoin de MicroStrategy, mais avec une différence majeure : l’institution considère BERA non seulement comme une réserve de valeur, mais participe activement au consensus PoL pour obtenir des rendements.
Analyse de l’impact sectoriel
Enseignements structurels du PoL pour la compétition entre chaînes publiques
L’émergence du PoL a trois implications majeures pour la concurrence entre blockchains Layer 1. Premièrement, elle redéfinit la relation entre sécurité et activité économique. Les chaînes traditionnelles séparent la couche de sécurité de la couche d’application DeFi ; le PoL les intègre au niveau du protocole, offrant une voie technique alternative pour les chaînes futures. Deuxièmement, le modèle de séparation à trois jetons remet en cause la domination des designs à jeton unique, prouvant que la compatibilité des incitations peut être optimisée techniquement par une séparation fonctionnelle des jetons. Troisièmement, si le modèle de pré-dépôt Boyco comporte des risques de capital spéculatif, il fournit une méthodologie réplicable pour les cold starts de mainnet.
Mutation des paradigmes d’incitation dans la DeFi
L’évolution de Berachain reflète une remise en question profonde des modèles d’incitation dans l’industrie. Le mécanisme de rendement réel du PoL v2 — où 33 % des incitations protocolaires sont directement converties en récompenses pour les stakers BERA, plutôt que de reposer uniquement sur l’inflation — marque un passage du paradigme « subventionné » à celui « axé sur le rendement ». Cette tendance n’est pas exclusive à Berachain, mais la structure du PoL lui confère un avantage de pionnier dans cette direction.
Conclusion
Le mécanisme PoL de Berachain pose une question de paradigme : si la liquidité elle-même peut devenir la base du consensus, le modèle de sécurité des blockchains doit-il être entièrement repensé ?
D’un point de vue technique, le PoL a déjà démontré la capacité d’attraction de capitaux du modèle à trois jetons et de la boucle flywheel de liquidité : sur sa première année, le PoL a attiré plus de 25 millions de BERA en staking et alloué plus de 30 millions de dollars de récompenses protocolaires. Pourtant, sur le plan de la durabilité à long terme, le PoL demeure en phase expérimentale. L’issue du pivot stratégique BBB en 2026, la capacité de l’écosystème à maintenir sa dynamique de croissance sous de faibles émissions de BGT, et la faculté des mécanismes de rendement réel à générer suffisamment de revenus protocolaires pour soutenir le système détermineront en grande partie la direction finale de cette expérimentation du consensus par la liquidité.
Une conclusion plus large est que l’expérience de Berachain montre que la conception des mécanismes de consensus n’est pas seulement une question technique, mais aussi économique. Lorsque le staking n’est plus le point final de la sécurité, mais le point de départ de la liquidité, la logique de captation de valeur pour l’ensemble de la chaîne publique s’en trouve fondamentalement modifiée.




